À nouvelle nation, nouveau diplomate. Voilà la logique qui a poussé le Danemark à annoncer la création d’un “ambassadeur du numérique” auprès des géants du web. Une première. Ce petit pays du nord de l’Europe, pionnier sur bien des sujets concernant l’innovation, entre de plain-pied dans l’ère de la “techplomatie”. Cette démarche peut tout à fait se justifier. Mais c’est aussi une rupture dans les relations “traditionnelles” entre États et entreprises. D’autres nations, en premier lieu la France, ont-elles intérêt à s’en inspirer ? Ou au contraire s’en défier, malgré les apparences. D’abord, pourquoi entretenir des relations bilatérales avec Google & Co comme avec un classique État nation ? “Internet a bouleversé les équilibres mondiaux en matière d’influence et de softpower. Les États en général ont de facto perdu un certain monopole en matière d’influence. Ils s’affrontent entre eux sur l’Internet, mais aussi avec de nouveaux acteurs du numérique”, constate Gilles Babinet, “digital champion” de la France auprès de la Commission européenne. La raison première tient en effet à la place et la puissance de ces multinationales dans la société et l’économie. Les usages d’abord : Facebook est par exemple utilisé quotidiennement par 1,2 milliard d’utilisateurs dans le monde et par 24 millions de personnes en France, soit près d’un Français sur trois ! Les principaux services de Google – moteur de recherche, navigateur Chrome, plateforme de vidéo Youtube ou de courrier Gmail – sont utilisés mensuellement par plus d’un milliard de personnes chacun. Encore plus spectaculaire : en février dernier, Youtube a annoncé avoir dépassé le cap du milliard d’heures de vidéos vues chaque jour. Les Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) ne sont pas les seuls champions du digital : Netflix, Airbnb, Tesla, Uber (NATU) ou encore Snapchat qui vient de rentrer en bourse, complètent une liste – évidemment jamais définitive. Seconde explication en faveur de la techplomatie : la force de frappe financière des multinationales du digital, soit des dizaines de milliards de dollars de chiffre d’affaires – le record étant pour Apple en 2016 à 215 milliards – et des valorisations boursières à couper le souffle. Quelques chiffres et éléments de comparaison : Apple capitalise 755 milliards de dollars, un record mondial, Alphabet, la maison mère de Google, arrive en deuxième position à 580 milliards de dollars. Cumulées, les valorisations des seuls Gafa atteignent les 2 164 milliards de dollars. Un montant qui positionne les champions du digital comme la 7e économie mondiale, juste derrière la France et ses 2 323 milliards de dollars de PIB. En se dotant d’un “techdiplomate”, le gouvernement danois entend renforcer l’attractivité du pays. “Cette démarche vise à attirer les investissements des Gafa, par exemple des data centers et des infrastructures pour le nord de l’Europe”, explique Bernard Benhamou, le secrétaire général de l’Institut de la souveraineté numérique et ancien conseiller numérique auprès de l’Ambassadeur de France aux Nations Unis. Un enjeu fort pour un “petit” pays qui peine à attirer les entreprises étrangères. Ces dernières sont responsables de 20 % des emplois du pays, mais ne représentent que 1 % des sociétés installées. On en revient ainsi la raison d’être de la diplomatie : représenter son pays, protéger ses intérêts, négocier mais aussi développer des relations. Avec des États sur des territoires, mais pas seulement. Mondialisation oblige, le pouvoir ne s’arrête pas aux frontières et aux souverainetés des États.